La relation entre tourisme et habitants n’est pas un sujet nouveau. Les offices de tourisme en débattent depuis longtemps, souvent avec les mêmes idées en tête : mieux faire connaître l’offre locale, encourager la consommation à l’année, transformer les résidents en ambassadeurs de leur territoire.
Mais aujourd’hui, la dimension change.
Intégrer les habitants dans une stratégie touristique ne relève plus seulement d’une question de fréquentation ou de promotion. C’est devenu une question d’équilibre. De cohabitation. D’acceptation. Et parfois même, de durabilité du modèle touristique lui-même.
Pour nourrir nos réflexions sur le sujet, on a échangé avec Françoise Schmitt, consultante et formatrice qui accompagne depuis 13 ans des acteurs du tourisme sur ces questions, afin de confronter nos regards et de mieux comprendre ce qu’elle observe sur le terrain, ce qui évolue, ce qui coince encore…

D’un enjeu de consommation à une question de cohabitation
Au départ, l’enjeu autour des habitants était surtout économique. Faire en sorte qu’ils connaissent et consomment l’offre de leur territoire, notamment pour étaler l’activité sur les ailes de saison.
La crise du Covid a accéléré les choses. Quand les clientèles lointaines ont disparu du jour au lendemain, beaucoup de destinations ont « redécouvert » que les habitants, eux, étaient toujours là.
« De nombreux territoires ne s’intéressaient pas vraiment à ces clientèles-là avant la Covid, c’est certain » – Françoise
Bruit, circulation, stationnement, saturation de certains lieux en pleine saison…
Aujourd’hui, on ne parle plus seulement d’image ou d’attractivité. On parle de qualité de vie, d’usages partagés, de seuils de tolérance… L’enjeu est de faire en sorte que touristes et habitants cohabitent durablement sur un territoire.
« C’est très net depuis ces trois, quatre dernières années : les destinations cherchent à intégrer les habitants pour des raisons d’harmonie, de cohabitation paisible sur les territoires. » – Françoise
C’est exactement ce que cherche à mesurer la démarche « Optimum touristique » développée par Isère Attractivité. Un outil d’aide à la décision visant à trouver un équilibre entre trois dimensions : l’attractivité touristique, la qualité de vie des habitants et la préservation du territoire. L’objectif n’est ni d’amplifier le tourisme, ni de le restreindre, mais bien de trouver un équilibre optimal pour toutes et tous.
Les habitants : de qui parle-t-on vraiment ?
La question mérite d’être posée, parce qu’on a tendance à y répondre trop vite.
On pense évidemment aux habitants historiques, qui sont là depuis longtemps. Mais il y a aussi les nouveaux arrivants, qui découvrent le territoire avec des yeux neufs, et les résidents secondaires, souvent plus exigeants sur la tranquillité, les nuisances, les usages.
« Ils choisissent un territoire pour leur villégiature, donc ils aspirent encore plus à la tranquillité » – Françoise
Et puis il y a tous ceux qui vivent à proximité, sans être « habitant » au sens administratif du terme. Ceux qui vivent sur le territoire, qui habitent à moins d’une heure de là. Ils ne sont pas habitants, mais pas vraiment touristes non plus. Ils connaissent le territoire, ils y passent régulièrement dans leur vie quotidienne, ils y viennent pour y passer une journée le week-end, ils en parlent autour d’eux.
Qu’ils travaillent dans le tourisme ou non, ils contribuent tous à l’hospitalité du territoire. Une hospitalité qui se construit aussi à travers les interactions quotidiennes entre habitants et visiteurs.
Tout ça pour rappeler que derrière un seul mot, il y a des réalités multiples. Mais quel que soit le profil, la question reste la même : qu’est-ce qu’on leur propose, et qu’est-ce qu’on leur demande ?
Impliquer les habitants : plus facile à dire qu’à faire
Françoise l’observe dans ses accompagnements : derrière les questions sur les habitants, il y a presque toujours les mêmes préoccupations.

Comment faire pour qu’ils consomment l’offre ?
C’est souvent le point de départ. Beaucoup d’habitants ont l’impression de connaître leur territoire. Parce qu’ils y ont grandi ou parce qu’ils y vivent depuis longtemps.
« Je connais, j’y suis allé quand j’étais petit. »
Sauf qu’en dix, vingt ou quarante ans, il s’en passe des choses. L’offre change, des équipements ouvrent, des nouvelles expériences voient le jour… L’enjeu, c’est de recréer de la curiosité, de donner envie de redécouvrir ce qu’on croit déjà connaître.
Certains offices proposent aux habitants des pass donnant accès à des tarifs préférentiels, des programmations spécifiques, des invitations… Avec un objectif est assez simple : faciliter le premier pas et faire en sorte que les habitants aient à nouveau le réflexe de consommer leur propre territoire.
Comment faire pour les associer, vraiment ?
Au-delà de la consommation, beaucoup d’office cherche à associer les habitants dans la création de l’offre elle-même (ateliers, partage de savoir-faire, nouvelles expériences) ou dans la réflexion collective.
« Dès qu’on va les chercher et qu’on leur présente la démarche, en général les habitants sont ravis et fiers de participer et de donner leur avis.» – Françoise
C’est souvent là que ça devient intéressant… mais aussi plus exigeant. Parce que ça demande d’écouter vraiment. Et parfois d’accepter de ne pas tout maîtriser.
Françoise évoque par exemple le travail mené dans le Périgord Ribéracois, autour d’une offre slow tourisme en réponse à la promesse d’un « Périgord Inattendu » : des séjours à la rencontre d’artisans et de producteurs locaux, articulant mobilité douce et savoir-faire du territoire. Les habitants font vraiment partie d’une expérience, qui devient plus relationnelle, plus ancrée dans l’identité du lieu.
« On est typiquement dans du slow tourisme. Il y a la notion d’échange et de lien fort avec les habitants, mais au-delà de ça, avec les savoir-faire du territoire. » – Françoise
Comment faire pour qu’ils soient des relais naturels ?
Les habitants sont souvent les premiers prescripteurs d’un territoire. Cartes coups de cœur, bons plans des habitants, podcast de locaux… Plusieurs offices construisent des dispositifs avec la contribution de ces habitants ambassadeurs.
Et pour le visiteur, l’effet est fort : il a le sentiment d’accéder à une version plus intime et plus sincère du territoire. Pas celle d’un dépliant, mais celle du voisin, du copain.
Mais l’habitant n’est jamais vraiment neutre. Il aussi ses propres limites, ses propres arbitrages, ses propres intérêts dans la fréquentation de son territoire. Tous n’ont pas envie de révéler leurs « vrais » coins secrets : la petite plage déserte, le sentier peu fréquenté, le restaurant caché… Car derrière l’envie de faire découvrir son territoire, il y a aussi parfois l’envie de le protéger. Et de préserver son cadre de vie.
Jusqu’où est-on prêt à aller ?
Cette quatrième question, transversale, mérite d’être posée. Et Françoise le rappelle très clairement : il y a un monde entre informer les habitants de ce qu’on a décidé, les consulter pour recueillir leur avis, construire ensemble de grandes orientations, ou carrément co-construire et décider avec eux.
Ce ne sont pas juste des nuances de méthode, ce sont des engagements très différents. Et chaque approche ne produit pas du tout les mêmes effets.
Un habitant invité à une réunion d’information ne se sentira pas plus impliqué qu’avant. Tandis qu’un habitant dont les propositions ont été intégrées dans un plan d’action deviendra un véritable partenaire.
Se lancer dans un projet « habitants » sans avoir tranché cette question revient à organiser une belle réunion dont les conclusions risquent de dormir dans un tiroir. Ce n’est satisfaisant pour personne !
Le conseil de Françoise
Beaucoup d’offices ont déjà des initiatives. Mais elles sont parfois dispersées, pas forcément reliées entre elles, pas toujours pensées dans une logique d’ensemble.
Et les mêmes questions reviennent : par où on commence ? Comment on se structure ? Faut-il d’abord travailler la consommation locale, impliquer les habitants dans l’offre, ou les associer à la réflexion ?
Françoise conseille de prendre le temps de réaliser un diagnostic honnête : où en est-on aujourd’hui dans sa relation avec les habitants ? Qu’est-ce qu’on fait déjà, même modestement ? Et vers quoi veut-on aller ?

« Selon d’où on part, il faudra peut-être commencer par mieux faire connaître l’offre aux habitants, pour recréer du lien. C’est l’étape 1. Les autres aspects viendront dans un second temps. » – Françoise
L’essentiel : définir ses priorités plutôt que de s’attaquer à tous les fronts à la fois. Selon les territoires, le point de départ (et d’arrivée) ne sera pas le même. Et c’est ce qui fait la richesse de ces démarches.
Ce que ça change vraiment sur un territoire
Quand on travaille pleinement avec les habitants, ce n’est pas juste « un plus ».
Françoise identifie 3 effets concrets, qui s’inscrivent dans les 3 dimensions du développement durable.
- Sur l’activité et la dynamique économique
L’implication des habitants permet une meilleure répartition des flux sur le territoire, et surtout un étalement de l’activité touristique sur l’année. Un habitant qui fréquente les équipements touristiques de son territoire en toutes saisons, ce sont des structures qui tournent, des emplois qui se maintiennent, une offre qui reste vivante.
- Sur l’identité et l’attractivité du territoire
Les habitants font partie de l’ADN d’un territoire et ils le rendent unique. Les impliquer, c’est cultiver leur sentiment de fierté et d’appartenance. Et quand les habitants sont fiers, ça se ressent tout de suite : dans la qualité de l’accueil, dans l’énergie des lieux, dans la façon dont ils en parlent autour d’eux…
Et l’inverse est vrai aussi. Françoise évoque une étude menée dans le département du Nord, qui a révélé un déficit d’image auprès des jeunes générations de son territoire. Or un territoire où les habitants ne ressentent pas de fierté à son égard, c’est un territoire qui a du mal à accueillir vraiment.
- Sur la création de liens et le vivre-ensemble
C’est peut-être l’enjeu le plus profond. Un habitant qu’on consulte, dont on prend l’avis en compte, qui contribue à construire l’offre de son territoire, entretient avec lui une relation fondamentalement différente de celui qu’on ignore. Il est moins dans la posture de celui qui subit, et plus dans celle de celui qui a un rôle à jouer. Ça ne règle pas tout, mais ça change la nature du lien.

Le slow tourisme, terrain naturel de cette rencontre
Le lien entre slow tourisme et habitants est évident, presque naturel.
Voyager lentement, ce n’est pas seulement prendre son temps ou éviter l’avion. C’est aussi chercher une connexion authentique avec les lieux traversés, et cette authenticité passe inévitablement par les gens qui y vivent, les « gens du pays ». Parce qu’ils incarnent le territoire. Parce qu’ils le racontent. Parce qu’ils portent des savoir-faire, des usages, des manières de vivre qui enrichissent l’expérience.
« Pour moi, c’est totalement cohérent : s’inscrire dans une démarche de slow tourisme, c’est forcément intégrer les habitants. On ne peut pas avoir cette prétention là si on n’implique pas, au-delà des professionnels du tourisme, les gens dont ce n’est pas le métier, mais qui contribuent à enrichir énormément l’expérience de séjour. » – Françoise
Un sujet qui dépasse les murs des offices
Dès qu’on parle d’habitants et de tourisme, on touche vite à des choses plus complexes : aménagement, mobilités, gestion des flux, régulation de l’hébergement…
Et là, on rentre clairement dans des sujets portés par les collectivités. Les grandes démarches de concertation citoyenne et les arbitrages sur le développement du territoire : c’est leur terrain. Et c’est logique. Ce sont elles qui ont la main sur ces décisions et qui les mettent en œuvre.
Le problème, c’est qu’entre la collectivité et l’office de tourisme, tout n’est pas toujours fluide. Pas par mauvaise volonté, mais souvent parce que les habitudes, les calendriers, les cultures professionnelles ne sont pas les mêmes.
Combien d’offices sont réellement associés aux réflexions d’urbanisme, de mobilité, de gestion des flux… alors même que ces sujets conditionnent autant l’expérience des visiteurs et que la qualité de vie des habitants ? Combien participent réellement aux conseils locaux de développement ?
« C’est toute la difficulté : deux mondes qui ne se comprennent pas toujours très bien. » – Françoise
Et pourtant, les offices ont des arguments solides à mettre sur la table. Un territoire attractif, c’est aussi un levier pour séduire de nouveaux résidents. Et les collectivités ont tout intérêt à projeter l’image d’un territoire vivant, dynamique, où il se passe des choses.
Parler des habitants, c’est donc aussi, inévitablement, parler de cette relation offices de tourisme / collectivités. Mieux articuler qui fait quoi, créer des espaces de travail commun, éviter que les sujets qui touchent à la fois au tourisme et au quotidien des habitants tombent dans un entre-deux où personne ne trouve vraiment sa place.
Des initiatives inspirantes
Trois exemples qui montrent que quand on s’y met vraiment, ça peut aller loin…
Repositionnement
L’office de tourisme d’Evreux est sans doute le cas le plus emblématique. Partant du constant qu’Evreux n’est pas, a priori, une destination touristique d’envergure, ils ont fait le pari de repositionner l’office comme un lieu prioritairement destiné aux habitants : communication, offre, services pensés pour les résidents. Une décision radicale, mais cohérente.
Hybridation
Le Point Com du Seignanx, dans les Landes, a choisi l’hybridation : office de tourisme ET tiers-lieu. Espace de travail partagé, salle de réunion ouverte aux associations, bibliothèque ressources, animations régulières pour les habitants… Avec une promesse simple : « répondre au mieux à vos attentes et vous aider à habiter le Seignanx … pour un jour ou pour toujours. »
Levier social
Lens Tourisme a poussé la logique encore plus loin avec la création de l’Académie de l’Hospitalité : un modèle unique en France qui réunit un office de tourisme, une conciergerie, un lieu de formation aux métiers de l’hospitalité, un atelier de cuisine et même un meublé de tourisme. Son ambition : transformer les qualités d’accueil naturelles des habitants du bassin minier en compétences professionnelles. Des personnes éloignées de l’emploi se forment ainsi aux métiers du tourisme dans des conditions réelles, en étant à la fois bénéficiaires du projet et acteurs de son développement. Ce n’est plus seulement un office de tourisme au sens classique, c’est un acteur de développement territorial qui utilise le tourisme comme levier social.
Ces exemples ne sont pas reproductibles partout. Mais ils traduisent quelque chose d’important : quand on décide vraiment d’intégrer les habitants, ça ne se fait pas à la marge d’une stratégie existante. Parfois, justement, ça remet en question toute la stratégie et la place de l’office de tourisme lui-même.
Conclusion
Pendant longtemps, le tourisme s’est construit en pensant d’abord aux visiteurs. C’était logique. Mais aujourd’hui, on voit bien que ça ne suffit plus. Parce qu’un territoire touristique, ce n’est pas seulement un lieu qu’on visite. C’est aussi un lieu où l’on vit.
Ce qui implique qu’il y a un équilibre à trouver, où les habitants et les touristes ont chacun leurs usages, leurs habitudes, leurs attentes, leurs limites aussi.
Pour les offices de tourisme, ça ne veut pas dire tout réinventer. Mais ça oblige à se questionner : sur son rôle, sur ses priorités, sur la place qu’on souhaite donner (ou non) à celles et ceux qui vivent à nos côtés.
C’est se demander quel type de tourisme on veut développer et se positionner comme un acteur du territoire à la croisée de plusieurs dynamiques, qui dépassent parfois le seul cadre de l’office de tourisme.
Envie d’aller plus loin ?
Vous vous reconnaissez dans ces questionnements ?
Bonne nouvelle : Françoise Schmitt les a justement mis au cœur de ses formations.
De quoi passer de la réflexion à l’action !

Intégrer les habitants dans la stratégie touristique de sa destination
- les 2 et 3 juin
- à Aix-en-Provence




